ELLE - Mais pourquoi faites vous ca ?
MOI - Vous savez, des fois j'essaye de deconnecter mon
cerveau, histoire d'arreter de ruminer deux secondes, sauf que j'y arrive pas. J'aimerai oublier que j'ai une putain d'enclume au dessus de la tete depuis une semaine à cause du boulot, j'aimerai
oublier que je n'ai pas, à chaque fois que je rentre le soir, la famille dont je reve, j'aimerai oublier que je transpire comme personne avec cette chaleur, j'aimerai oublier que des nanas
peuvent se foutre en mini jupe et les bras à l'air et que moi non. C'est futile, n'est ce pas ? Pourtant moi ca me tracasse, tout ca. Faudrait relativiser, s'en foutre, penser à autre chose. Moi
je focalise, je cristallise.
ELLE - Pourtant vous avez quelqu'un dans votre vie, des amis...
MOI - J'ai quelqu'un dans ma vie qui ne m'aime pas, pour qui je ne compte
pas. J'aime oublier ca tout le temps, que ca parte avec l'eau de la douche en meme temps que ma gerbe. Et apres je me sens sereine, vous comprenez ? Ca m'allege, je suis legere, ca me rend
euphorique si vous saviez, l'idée seule de l'avoir lui, sans penser au reste... Je l'aime. C'est tout. Je mets son non-amour entre parenthese le temps d'une soirée, parce que ca me donne de la
force d'occulter, quand je le fais je ne pleure pas. Et il m'a dit qu'avec le temps peut etre il m'aimera, alors je prefere vomir dans mon coin en attendant...
ELLE - Et si ca ne vient jamais ?
MOI - J'ai espoir. Avec l'espoir on est capable de faire beaucoup de
concessions. C'est juste une question de temps. Il m'aimera j'en suis sure, il est bien avec moi il me l'a dit, ca se voit et ca se sent, pourquoi ne m'aimerait il jamais ? Je me dis que tout ca
payera forcement un jour ; je l'aime, je le laisse faire sa vie, je ne l'etouffe pas, je suis adorable autant que possible - et il me le rend bien quand nous sommes ensembles - et alors quoi ?
Est ce que j'ai des raisons de perdre espoir et de laisser tomber, avec tout ca ?
ELLE - Et vos amis ?
MOI - La seule amie que je frequente est alcoolique, et puis on fait plus
du tout partie du meme monde. Elle, elle a un boulot stable, est avec son mec depuis 3 ans, planifie deja leur bébé pour septembre. Et je fais comme si elle avait encore un quelconque interet
pour moi, sauf qu'au fond meme à elle je ne peux pas parler. Elle ne comprendrait pas.
ELLE - Vous ressentez quoi en général ?
MOI - De la colere, du chagrin. J'aimerai etre celle qu'il aime, j'aimerai avoir été assez forte pour passer outre mes crises de spasmophilie, j'aimerai etre tout un tas de choses mais je suis
moi, et je fais avec. J'ai changé pour m'ameliorer, mais ca ne suffit pas encore, il me faut encore du temps. Toujours ce putain de temps. En attendant je prefere oublier ; lui, elle, eux. Tout
le monde. Je veux juste penser au positif ; que je l'aime et que je me defonce au boulot pour garder ma place. Je ne veux pas m'apitoyer et pour ne pas m'apitoyer je vomis. C'est tres symbolique
tout ca ; en tirant la chasse, je fais disparaitre les trucs négatifs auxquels je pense. Et apres ca va mieux. Beaucoup mieux. C'est le monde du silence in my head, qu'importe s'il m'a vexée ce
week end, s'il ne m'aime pas, si je n'ai pas d'amis, si mon patron me fait la misere : ca me fait survivre et ca me fait tenir bon, de vomir tout ce que je peux, parce que j'oublie pendant ce
temps là, je ne souffres plus. On occulte comme on peut.
Je ne suis pas une victime. Ou seulement de moi meme.